FX ultra : quand le marathon ne suffit plus

FX ultra : quand le marathon ne suffit plus

Le 29 septembre dernier, j’ai couru et terminé mon troisième 100km de Millau, une des plus vieilles épreuves françaises avec déjà 46 éditions à son actif.

A seulement 28 ans,c’était déjà mon quinzième ultra. C’est beaucoup à un si jeune âge et, je l’ai réalisé au fur et à mesure des années et des épreuves, j’ai commencé beaucoup trop jeune. Trop tête brûlée, un peu maso mais surtout avide de défis et de sensations fortes.

Ces six dernières années m’ont mené de l’Aveyron au désert de sel de Kutch en Inde, du bois de Meudon aux cols alpins de Chamonix, des sommets du Tyrol à une boucle à la con de 1,6km à répéter 64 putain de fois alors que se jouait un 1/8ème de finale de championnat d’Europe France-Irlande au même moment en juin 2016.

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous raconter pourquoi je fais tout cela à travers le récit de mon premier 100km, à Millau donc, en septembre 2011. C’est le point de départ de mon aventure avec l’ultra et ma vie serait bien différente aujourd’hui si je n’étais pas allé au bout de cette course aux allures de travaux d’Hercule. Je peux vous assurer que si chaque récit et chaque course est différent(e), les sensations éprouvées finissent par être les mêmes, les bonnes comme les mauvaises.

Vous êtes prêts ? Top départ !

Faire un marathon est de plus en plus commun et accessible, et cela ne représente plus la même aventure qu’autrefois. Dès lors, les courses d’ultra, qui vont au-delà de ces 42,195 km et que l’on pensait réservées à des « fous furieux », de surcroît masochistes, attirent de plus en plus de coureurs.

Les dossards de ces épreuves partent généralement très vite, en quelques heures, voire en quelques minutes sur Internet pour les plus populaires comme l’Ultra-Trail du Mont-Blanc à Chamonix. Attention : parcourir 50, 100 voire 150 km et au-delà n’est toutefois pas à la portée de tout le monde. Mais, si vous êtes capable de finir un marathon et que vous avez plusieurs années d’expérience, vous possédez sans doute les ressources mentales et les qualités physiques pour vous lancer sur ces distances, sans pour autant démissionner de votre job ! Mais avant de se lancer, essayons de répondre à la première question qui se pose : pourquoi ?

24 septembre 2011. Sur la ligne de départ du plus fameux 100 kilomètres français, à Millau dans l’Aveyron, plongé dans un état de nervosité frénétique (bon d’accord, de panique), je me pose cette inévitable question : « Pourquoi ? » Pourquoi diable courir un ultra ? J’ai cru, je crois, pendant mon entraînement, vouloir aller vers quelque chose d’amusant, de pervers peut-être, mais d’infiniment drôle.

Cela fait à peine 3 ans que je cours. Je ne suis pas ce que l’on appelle un coureur rapide, mais je suis assez endurant et j’ai terminé plusieurs marathons sans trop « de casse ». Aujourd’hui, je l’admets, cette distance de 42,195 km ne représente plus l’équivalent de mon Everest en course à pied. Je suis davantage attiré par ce qui se cache derrière ces chiffres. J’ai envie de repousser mes limites physiques et mentales encore un peu, voir ce que j’ai dans le ventre et puis quoi, 100 kilomètres, c’est peut-être 2 fois et demi plus amusant qu’un marathon. Bref, faire ce 100 kilomètres et le finir en moins de 24 heures était pour moi une aventure de notre temps, peut-être une des dernières accessibles d’ailleurs.

En finissant d’attacher les lacets de mes chaussures, dans la pénombre du petit matin, j’ai continué à chercher une réponse. Seulement, y avait-il une réponse claire ? À cet instant précis, je n’en savais rien. Un désir fou, une curiosité un brin masochiste m’avait conduit ici, du haut de mes 22 balais, pour courir ces 2 marathons et demi, aller-retour, uniquement sur du bitume, sous une chaleur écrasante (plus de 35°C ce jour-là) du départ à la tombée de la nuit. La réponse à ma question viendrait sans doute après la course…

Cette épreuve commençait (et commence toujours) avec 10 kilomètres de plat, puis une montée ardue de quelques centaines de mètres. Une mise en bouche. Je pris mon temps, puisant mes ressources dans une foulée cadencée (longue avec un balancement de bras métronomique) ne me doutant pas pour le moment que le fameux « jogging à 9km/h » ne durerait pas longtemps.

À ce stade de la course, je commençais à comprendre qu’un ultra n’était pas une course pour laquelle il suffit de s’entraîner. Il faut vivre pour cette course. Car c’est une épreuve qui vous demande d’aller puiser dans votre expérience sportive accumulée tout au long de la vie.

Je commençais donc cette épreuve en courant. A priori, il n’y avait rien de mal à ça. J’étais jeune, plein de culot et confiant. Je continuais. La chaleur pénétrait mes chaussures et trempait mon t-shirt. Après 16 km, je commençais à avoir des ampoules. Voici ce que vous pouvez faire d’ailleurs face à ce problème dans les longues distances : vous badigeonner les pieds de crème anti-frottements tous les jours mais… au minimum une semaine avant la course.
Too late donc.

Une des choses sur lesquelles vous pouvez compter dans un ultra, c’est la douleur, parfois – et heureusement – légère, souvent persistante, qui vous saisit et ne vous lâche plus. C’est une ampoule bien sûr, mais c’est aussi par exemple une aigreur d’estomac, un tendon qui s’échauffe, un genou récalcitrant. Soyez-en conscient : la douleur, quelle qu’elle soit, est inévitable ici.

La question est de savoir si vous allez la supporter et comment vous allez la gérer. Pour ma part, j’ai accepté l’idée que mes pieds finiraient en mauvais état. Je leur ai d’ailleurs tout de suite promis un mois entier de récupération, dans des bains chauds, des serviettes douces, des chaussures larges et aérées et des draps soyeux. Visiblement, le « deal » a été accepté puisque, quelques kilomètres plus tard, ils plongeaient dans un engourdissement généralisé et salvateur.

Dans la partie qui traversait plusieurs petits villages à la suite, au bout d’un tiers du parcours, la température a commencé à grimper sérieusement, dépassant les 35 °C, pour se rapprocher dangereusement des 40 °C ressentis. Je ne m’étais absolument pas préparé à la chaleur ni à un tel dénivelé, la petite ville de Montereau en Seine-et-Marne où je vivais ne dépassant guère les 100m « d’altitude ».

Jusqu’au premier marathon, j’ai presque couru tout du long malgré des crampes apparues dès le 25ème kilomètre. Le premier véritable incident de course m’est arrivé à ce moment-là : trop concentré sur l’ampoule, les crampes, j’en avais oublié de m’hydrater et de me sustenter correctement. J’ai heureusement eu la lucidité de mordre dans une barre protéinée avant de tomber dans les pommes…

Après avoir passé 15min affalé sur le bitume brûlant pour reprendre mes esprits, j’ai couru encore, heure après heure, jusqu’à ce que mon cerveau assimile que la course était devenue mon mode normal de déplacement. Je ne pensais plus à courir, j’avançais tout seul, sans y penser.

Au bout de 7 heures, j’étais arrivé à la moitié du parcours. La moitié ? Seulement ? Je ne pouvais pas croire qu’il me restait encore 50 kilomètres à parcourir, sans ralentir d’un iota. Ça semblait impossible. Au même moment, je croisais en sens inverse le futur vainqueur, Michaël Boch. Son suiveur à vélo derrière lui (!), il avalait les 5 derniers kilomètres de sa course, à 18km/h dans une côté à 8% d’inclinaison sous le viaduc de Millau. Il me tapa dans la main et parti au loin.

Au kilomètre 70, je m’écroulais au ravitaillement de Saint-Affrique. Dounya, mon accompagnatrice à vélo, m’attendait. C’était une très bonne coureuse et elle allait m’accompagner tout au long de l’interminable nuit qui nous attendait. Elle était mi-Schéhérazade, me racontant de belles histoires sur près de 10 km, mi-marâtre, me forçant à continuer alors que tout mon corps criait pitié.

Une nuit à courir, je l’ai découvert à ce moment-là, est un très bon moyen pour resserrer des liens amicaux parfois distendus ! Sans elle, je ne serai sûrement pas allé au bout.

Au 85ème kilomètre, mon corps a commencé à lâcher prise. Je ne pouvais presque plus parler, ni manger, ni réfléchir d’ailleurs. Mon dos me faisait souffrir, mes articulations grinçaient, mais j’avais encore 15km à finir ! Je pouvais malgré tout encore placer un pied devant l’autre. L’allure était faible, mais, au moins, je n’étais pas à l’arrêt. Je me calais dans les pas d’autres coureurs, suivais comme je le pouvais le halo de leurs lampes frontales, dans le noir, dans un état étrange, entre euphorie et épuisement.

La soupe des bénévoles tous les 5km avait un goût de paradis, les mots d’encouragements valaient toutes les barres protéinées du monde. Ces gens étaient debout comme nous depuis 7h la veille et dégageaient une énergie et une gentillesse incroyables. Nous avons avancé comme cela jusqu’à la dernière côte, longue de 3 atroces kilomètres où je poussais le vélo de Dounya, épuisée elle aussi. Puis nous avons plongé sur la ligne d’arrivée, au bout du parc de la Victoire, au bout de la nuit.

À mon chrono : 19 heures et 22 minutes.

À la fin, un drôle de sentiment m’envahit. Je n’étais pas heureux, mais nostalgique, presque au bord des larmes que cela soit déjà fini. J’appris plus tard que cela s’appelait le « blues du coureur » qui après des mois à ne penser qu’à son objectif, se retrouvait orphelin et vivait une sorte de petite mort jusqu’à la prochaine course… 


Le vainqueur était toujours là, plus de 12h après en avoir terminé, serrant la main des derniers arrivants. Un immense champion à l’image de ce sport où l’entraide est le maître mot. Vous ne verrez jamais un Kenyan attendre les derniers finishers d’un marathon pendant ne serait-ce qu’une heure. 


Encore aujourd’hui, je suis très fier d’avoir terminé cette épreuve à un si jeune âge (la moyenne d’âge sur un ultra est de 45-50 ans !) et d’avoir ainsi été au bout de moi-même, sans jamais abandonner. J’ai été envahi par le doute, c’est vrai, mais je me sens plus fort aujourd’hui.

J’ai pu accomplir des épreuves encore plus folles et difficiles depuis et je sais mieux qu’avant ce que je vaux. Tout ça, en un jour où je suis en quelque sorte tombé amoureux de cette distance, de ces sensations et de cet endroit. Je suppose que c’est ma réponse.

Pourquoi courir un ultra ? Parce que vous vous sentez tellement bien après.

Si vous voulez lire mes aventures de cette année n’hésitez pas a lire cet article ici

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